Est-ce possible ?

Actualités, EXPOSITIONS, Les Articles, Oeuvres

Par Alain-Michel Pennec

Iconographie : Discipline qui a pour objet l’étude des diverses représentations figurées d’un même sujet.

La trahison de Judas

Avec « La Vie de Jésus – Iconographie » Bladsczyck-Radziwill s’est donnée une tâche très artistique, et, en l’occurrence, une tâche de peintre. Représenter à sa manière un sujet que, tous, nous connaissons déjà.

L’histoire de la vie de Jésus, et celle de son calvaire sur la croix, comptent parmi les sujets qui depuis les débuts de la chrétienté ont le plus inspiré les artistes. Dans tous les arts, musique, littérature, architecture, sculpture, théâtre et, maintenant, cinéma.
Il y a ceux qui expriment ainsi leur foi, et ceux qui se cantonnent — sans se limiter — à interroger l’iconographie historique et puissante du thème.

Les étapes de cette vie sont connues, de l’Annonciation à la Résurrection.

L’annonce faite à Marie

Un ange annonce une naissance. Pourquoi annoncer une naissance, fut-elle celle de Dieu ? Qui vivra verra, a-t-on envie de lui répondre.

Qu’a fait Marie de cette annonce et en quoi, sachant cela, son enfant a-t-il pu lui paraître plus précieux ou plus miraculeux que si Gabriel s’était tu ?

La Vierge à l’enfant

Si l’on y réfléchit, l’espoir de Marie pour son fils est quelque chose d’abominable pour elle, puisque son enfant n’a connu l’existence que pour l’offrir en sacrifice.

Un tel sacrifice n’est pas l’apanage des seuls chrétiens, ou seuls croyants, comme on tente habituellement de nous le faire admettre. C’est plus souvent le contraire.
Aujourd’hui toujours, des femmes et des hommes, qui ne se réclament d’aucune religion, qui n’ont foi en aucun dieu, offrent leurs vies pour celles de leurs semblables. Pour la vérité et la justice. Pour leurs enfants. Pour la vie.

Sur la croix

Jésus, par son supplice consenti, rachète les péchés des hommes. Cette explication me trouble. Je crois n’avoir jamais réussi à la comprendre vraiment.
En quoi Dieu, mourant sans mourir, peut-il prendre à son compte une quelconque facette de la condition humaine ? Et comment agit ce rachat ? Suffit-il d’être accusé à tort, et broyé par la roue que l’on dérange, pour offrir un miroir salvateur à chaque homme ou femme ?

Jésus dépouillé de ses vêtements

« Jésus dépouillé de ses vêtements ». La lâcheté des Hommes et la violence de leur monde est .

Juste avant ce moment, il était encore possible de dire non et d’éloigner cet homme du chemin de sa crucifixion. Au lieu de cela, le chemin commence. Personne ne dit non.

C’est au sujet de ce tableau que Bladsczyck-Radziwill a expliqué avoir voulu rendre la scène plus suave qu’elle ne l’est, par un choix de couleurs autour de Jésus démuni. Une normalité que nous entendons tous quand elle devrait nous révolter.

Je comprends que l’Homme n’est « lavé » que s’il change ensuite, s’il comprend et retient la leçon. S’il « garde foi » en ce qui a été dit.
Or les millénaires qui suivent ont prouvé qu’aucune leçon n’avait été retenue de cette « démonstration » qui, je l’ai dit, se redémontre encore de nos jours.

Plus prosaïquement et plus communément, lorsque vous regardez une peinture de Picasso, ou écoutez une symphonie de Beethoven, ou lorsque vous lisez un poème de Baudelaire,  quel monde ces œuvres esquissent-elles en vous ? Cette voix qui sonne, au loin, au-dessus et à travers vous, aussi claire de l’un à l’autre de ces grands artistes, que dit-elle ?
N’annonce-t-elle pas une politique ?  

Nous avons tous été émus à son écoute. Par-delà l’expérience personnelle de chaque artiste, et surpassant les contingences de sa vie et de son époque, un ensemble de « preuves » est énoncé.
Elles manifestent une logique sous-jacente dont l’efficience nous atteint violemment par l’impression de beauté que nous éprouvons.
Ce ne sont pas des « preuves » explicites puisqu’elles constituent une réponse complexe aux infinis degrés d’une « question » sensible incommensurable qui n’est, elle-même et d’abord, pas formulable et que l’on désigne par « l’expérience humaine ».
Elles s’accordent cependant à proposer des voies où l’impuissance se change en puissance, l’effroi en espoir, l’impossible en lumière.

Même s’agissant des œuvres les plus désespérées, qui le sont relativement à un plan de l’existence que l’artiste ne rencontre que grâce à son activité où le goût pour la justice, la beauté et la paix, est continuellement présent.    

Ces « preuves » énoncées représentent l’état du travail de l’artiste et sont le constat qu’un dialogue obscur subtil, qui excède le pouvoir naturel du langage parlé, a été engagé. Davantage construction, géométrie, mesure… l’artiste montre, plus qu’il ne dit.

Il s’est forgé une mentalité. C’est-à-dire une culture, une morale, une manière de concevoir le monde, qu’il découvre plus conforme à son ignorance et à ses vraies capacités de le connaître. Dès lors, cette mentalité rencontre celle, plus superficielle et moins « ouvragée » qui habite ses contemporains (peut-être de toutes les époques).

Elle est née d’un passé et d’un travail, elle porte en elle un avenir.

Plus le regard a été profond plus il porte loin.

L’horizon politique de l’artiste désigne un monde évident où l’Homme aura une chance de vivre de toute sa force, conformément à ses faiblesses. Délivré de ses errances criminelles.
Un temps où n’importera, pour assouvir les désirs d’une existence entière, que la fascination exprimée d’être vivant.
Un lieu de paix et de liberté qu’il est difficile de décrire davantage, tant c’est un ensemble d’aspirations spirituelles vitales, qui, sans mots, nous en montre la direction.

Collectivement, nous en sommes très loin.
Seul le rêve d’un tel monde, induit d’une phrase, d’un trait, d’une mélodie, s’incarne concrètement aujourd’hui.
Aucun artiste ne s’exprime pour louer le monde des Hommes tel qu’il est, dans chacun de ses aspects. Tous regardent plutôt où une immense partie de ce monde-là n’est pas, et tous nous invitent à percevoir ce que nous oublions et manquons de nous-mêmes. 

L’idée politique est inhérente à l’œuvre d’art. Mais elle est impossible à détailler. Elle n’est presque qu’un rêve. C’est déjà un rêve. Éprouvé, exercé individuellement avant toute chance raisonnable de se convertir en entreprise sociale.

Aucune église n’a de plus lointains projets.

L’annonce aux bergers

Politiquement, nous pouvons accorder notre confiance à ce que l’artiste nous dit parce que l’Art ne résulte pas de rien. Sa fantaisie n’est pas pure fantaisie. L’Art est une critique de la connaissance. Et comme critique elle vaut science. Peut-être davantage, si l’on se rappelle ce qu’écrit sur le sujet Maurice Merleau-Ponty « La science manipule les choses et renonce à les habiter » (L’œil et l’esprit).

Le fait qu’un homme, une femme, porte en lui ou en elle de quoi changer le monde n’est pas aussi rare qu’on le pense. En examinant la question sous l’angle de sa réussite politique, posons-nous la suivante :

Que cela change-t-il au monde ? 

Les horreurs d’une guerre comme celle que nos parents ont subie au siècle dernier — comme celles qui se déroulent de nos jours — arrivent longtemps après Bach, Cervantès ou Vélasquez.

L’habitude formalise notre oreille et notre œil. Ce que l’œuvre laisse entrevoir d’un nouveau monde cherche incessamment à nous échapper. De la même façon que l’œuvre a surpris l’artiste qui l’a créée.
À cette différence importante près que l’artiste en perçoit le mouvement dans sa chair.

Le vieux message porté par ces artistes que j’ai cité, et leurs égaux, n’a absolument rien de formel. Du tout.
Cherchons-le, retrouvons-le.
Le Monde ne change pas.

Gardons-nous des artistes qui ont « quelque chose à dire », et qui se réclament de la plus quotidienne des actualités. Leur parole n’intervient qu’en appui de propositions politiques ambiantes.
Ils espèrent et attendent un service de l’art.
Ils justifient leur production par des notions explicitent qui sont totalement étrangères à l’activité dont ils se revendiquent.
Ceux-là se reposent des enjeux véritables de leur domaine et cherchent la facilité dans l’air du temps. Leurs idées ne trouvent leur source que dans l’immédiateté de la contestation, et se renforcent par le porte à porte.
La relation est inversée. Il faudrait que nous nous convainquions d’abord qu’ils sont des artistes avant de les suivre nous emmener sur les sentiers qu’ils se vantent de tracer. 
Tout l’effort vient alors du public, qui admet sans s’interroger, par vanité bien sentie, le rôle que s’attribuent ces faux artistes. Il en est beaucoup qui profitent de cette persuasion bien établie. Économiquement surtout, cela va de soi.    

Nous n’apprendrons pas qui sont les artistes d’aujourd’hui. Les instances culturelles sont très généralement incapables de nous les présenter. Autant qu’elles l’ont été à toutes les époques. Les « ordures » de Pissaro ou de Monet n’ont eu de valeur à leurs yeux que longtemps après le temps où il aurait été juste qu’elles en aient.

Comme l’artiste, nous devons miser sur notre chance.

Il n’est jamais le maître absolu de son art. Il se tient au service d’une force mystérieuse qui parfois réalise des éclairs, et sur laquelle il a très peu d’emprise. Sa vulnérabilité quant à ce qui le porte et le justifie est très importante.
C’est toujours quelqu’un de différent qui, à sa place, produit chacune de ses œuvres destinées à durer. 
Personne n’est d’emblée préparé à ce « miracle ». Pas même l’artiste, pour qui cette marche des choses pose un problème à résoudre. Il sait qu’un résultat qui résonne autant n’a pas d’explication technique et que l’éclaircissement futur, s’il arrive, ne procèdera que du même aléa.

Quelque part, ces hommes et ces femmes attendent également de nous que nous ayons su préserver et développer notre sensibilité.
Foncièrement, leur travail ne les porte pas à se montrer, mais à présenter aussi souvent que possible les étapes que constituent leurs œuvres.

S’agissant du secteur culturel qui fonctionne généralement à l’esbroufe, sur un terreau de vantardises mutuelles, et par un réseau de relations d’intérêts communs, il n’y a bien souvent que le hasard qui réussira à nous faire trébucher sur un véritable artiste au travail.  

Ils sont les artisans d’une spiritualité tangible accessible à tous. Qui a des yeux et des oreilles peut la voir ou l’entendre. Elle s’invite où nous vivons.
Sa pratique ne réclame pas de croyance nouvelle. Elle tire suffisamment de celles déjà en place. Notre émotion et les pensées qu’elle provoque nous renseignent quand sa forme et son propos ont « vu juste ».

À l’inverse de toute religion, qui s’efforce d’éteindre sous son dogme des pans entiers de la vie humaine et entend légiférer sur la légitimité du moindre questionnement, l’art, lui, ne cesse de continuer à explorer le monde.
Dont l’avenir, pour ce qui nous regarde, est politique.

Ce qui m’a surpris de « La Vie de Jésus – Iconographie » de Bladsczyck-Radziwill, une fois l’accrochage terminé, c’est la position centrale du tableau qui représente et pose la question philosophique majeure qui est au cœur du problème. Ce tableau est celui de la résurrection.

La Résurrection

C’est le premier tableau que vous voyez. Il est accroché devant vos yeux, au fond de la salle, lorsque vous entrez. À une place non chronologique, au beau milieu du chemin de croix et avant le triptyque représentant les crucifixions au mont Golgotha.
Très tôt donc.
Avant que tout soit accompli.

Est-ce ou non possible que cet homme, parce qu’il a vécu comme il a vécu, parce qu’il a subi ce qu’il a subi, ait vaincu la mort ?

La question fait le pont entre une lecture profane et une lecture religieuse de l’exposition. C’est l’une des réponses à cette question qui a bâti la religion catholique. Une autre réponse donne la clé pour comprendre le succès mythologique extraordinaire de l’histoire.

Vaincre la mort. Revivre après la fin. Vivre éternellement là-haut. Est-ce possible ? Est-ce arrivé ?